Par Michel Martin
Pas sûr qu’ils aient été nombreux, les contribuables québécois, à mettre un «j’aime» à cette déclaration – un «gggrrrr» serait plutôt de mise – car chacun sait qu’un déficit budgétaire n’est pas qu’un simple constat sans importance, c’est une lumière rouge qui vient indiquer qu’on a poussé la machine au fond et qu’on va devoir réduire la cadence.
Cela dit, ce budget est – comme celui déposé le 10 mars 2020, trois jours avant la déclaration officielle de la pandémie – un document déjà dépassé ; et ses prévisions auront fondu comme neige au soleil à la mi-avril lorsque le nouveau premier ministre aura été assermenté. Alors, pourquoi cet exercice futile, direz-vous? La raison simple est que l’année financière du gouvernement débute le 1er avril et que l’État doit pouvoir disposer d’un minimum de ressources politiquement consenties. Pour le reste, la politique a ses raisons que la raison ne connaît pas, ou connaît trop bien, question d’orgueil devant l’Histoire.
Revenir à l’essentiel
À défaut de constituer une feuille de route crédible pour parvenir au déficit zéro en 2030, l’énoncé budgétaire a l’avantage de nous mettre les yeux en face des trous afin que nous puissions prendre la juste mesure de notre précarité financière. Et ça commence par l’ampleur des demandes présentées cette année au ministre des Finances. La somme totale réclamée par la centaine d’organisations qui ont déposé des mémoires lors des consultations prébudgétaires s’élevait à environ 50 G$. À titre indicatif, cela équivaut au total des impôts des particuliers qui sera perçu par le gouvernement du Québec en 2026-2027. Et si ces demandes étaient réitérées année après année, il faudrait donc minimalement augmenter chaque année cet impôt payé par un nombre décroissant de contribuables. Réponse de ces derniers au banquier : cette offre est refusée!
Le citoyen soucieux de solidarité et de justice sociale pourrait être ouvert aux revendications d’organismes communautaires qui s’estiment à «boutte» et qui réclament «un financement adéquat, des conditions de travail dignes et une pérennité du filet social communautaire», des demandes à première vue légitimes, même si le montant donne le vertige (plus de 200 M$ par année). Toutefois, lorsqu’on y regarde d’un peu plus près, on constate que les sommes consacrées au milieu communautaire ont doublé au cours de la dernière décennie pour se chiffrer à 2,2 G$ que se partagent quelque 4 000 organismes. Peut-être est-il temps de revoir les critères d’admissibilité et le mode de redistribution des enveloppes au sein des entités régionales pour assurer une véritable pérennité du filet communautaire?
De même en est-il pour le soutien aux entreprises ; le gouvernement verse annuellement plus de 7 G$ en aides financières et subventions, soit plus de la moitié des revenus provenant de l’impôt sur les sociétés. Et comme le note l’Institut économique de Montréal, pas particulièrement un chantre anti-privé, «le gouvernement vient récolter des impôts très élevés sur les entreprises qui réussissent au Québec (…). Après ça, il va donner une grosse partie de cet argent-là à d’autres entreprises, qui ont de la difficulté à rester à flot». Là encore, un grand ménage s’impose, d’autant plus que les bénéficiaires des largesses gouvernementales (NorthVolt, Flying Whales, etc.) sont de grandes entreprises étrangères sans racine au Québec. Or, la colonne vertébrale de l’économie québécoise est constituée, comme le souligne la FCEI, «(…) d'environ 230 000 PME représentant 99,7 % de son tissu industriel qui génèrent plus de 50 % du PIB (…) et emploient quelque 2,25 millions de personnes, soit plus de 80 % de l’emploi du secteur privé».
On pourrait multiplier les cas semblables dans à peu près tous les ministères et organismes, tant cette dérive financière et administrative a gangréné l’État québécois qui est aussi à «boutte». Il est donc plus que jamais essentiel de revenir au jeu de base (éducation et culture, santé et services sociaux, sécurité publique et protection du territoire, transport et infrastructures publiques) et s’assurer que ces missions fondamentales soient remplies adéquatement.
Pour ce faire, on va devoir faire un reset de notre disque dur et repenser nos façons de faire, et ça inclut tout le monde, du consommateur compulsif insouciant (ex. un conducteur qui jette son sac de fast-food en plein milieu du chemin – oui, je l‘ai vu la semaine passée…) au média qui carbure au sensationnalisme avec des titres du genre «Ses deux enfants sous le choc : une mère incapable d’avoir des billets du FEQ pour la première fois en 16 ans» ou «Des activistes cambriolent des épiceries pour dénoncer l’inflation». Et si on accroissait minimalement nos heures de bénévolat, notre capacité à recycler et à conserver nos biens un peu plus longtemps, ou tout simplement tenter de consommer un peu plus local?!
Tout ceci pour dire qu’on ne peut pas satisfaire toutes les demandes et le gouvernement ne peut plus être le premier et le dernier recours. Je crois sincèrement que les gens veulent avant tout que le gouvernement fonctionne, que les services publics soient efficaces, que les problèmes du quotidien soient traités avec célérité. Et que tout le monde fasse sa part. Pour reprendre un appel lancé sur les marches du Capitole à Washington, par un matin glacial de janvier, il a y 65 ans : «Ask not what your country can do for you; ask what you can do for your country!» (Ne demande pas ce que ton pays peut faire pour toi, demande ce que tu peux faire pour ton pays).
Sources :
Mémoire du Réseau québécois de l’action communautaire autonome (ACA) Consultations prébudgétaires 2026-27
Mémoire de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI) Consultations prébudgétaires 2026-27
Mémoire de la la Coalition des Tables régionales des organismes communautaires (TROC) Consultations prébudgétaires 2026-27
Article : www.ledevoir.com/economie/893050/iedm-etrille-subventions-entreprises-propose-impots-plus-bas-place
Cette chronique fait partie de notre section Opinions, qui favorise une pluralité d'idées. Elle reflète l'opinion de son auteur, pas celle du Journal de Lévis/Peuple Lotbinière.