Par Renaud Labrecque
Depuis plusieurs années, lorsqu’un projet prend du retard, coûte plus cher que prévu ou devient plus difficile à réaliser, le réflexe automatique est de rejeter la faute sur les autres. On pointe l’inflation, les tarifs douaniers, les marchés internationaux, les chaînes d’approvisionnement ou encore les changements climatiques. Bref, toujours des facteurs externes.
Pourtant, une question mérite d’être posée : et si le principal obstacle au développement du Québec ne se trouvait pas à l’extérieur de nos frontières, mais bien à l’intérieur? La réalité, c’est que nous sommes souvent notre propre pire ennemi.
Plusieurs des difficultés que vivent actuellement les municipalités, les entreprises et les citoyens du Québec ne sont pas causées par des facteurs externes. Elles sont le résultat de notre propre appareil gouvernemental. Car au fil des années, nous avons construit une machine administrative tellement lourde, complexe et déconnectée du terrain qu’elle est devenue un frein au développement plutôt qu’un levier.
L’exemple le plus récent est sans doute celui-ci : dès le 8 juin 2026, le gouvernement du Québec rendra obligatoire la possession d’un certificat de qualification en arboriculture-travaux au sol pour toute personne exécutant, pour le compte d’une municipalité, des travaux d’arboriculture à partir du sol ou d’une échelle.
Tout le monde s’entend pour dire que les arbres sont importants, mais tout le monde est aussi pour la logique.
Cependant, lorsqu’on en arrive à exiger des formations pouvant représenter près de 1 000 heures a des employés municipaux afin de leur permettre d’effectuer des interventions pourtant courantes, comme couper une branche, une tâche que les municipalités accomplissaient déjà sans problème, il est légitime de se demander si les décideurs qui imposent ces règles vivent toujours dans la même réalité que le reste du monde.
On finit presque par se demander si les licornes n’existent pas finalement.
Pour bien mesurer l’ampleur de la situation, 1 000 heures de formation représentent l’équivalent de 29 semaines de travail à raison de 35 heures par semaine. 29 semaines durant lesquelles un employé municipal, ne rend aucun service aux citoyens et n’apporte aucune valeur ajoutée sur le terrain.
Dans un contexte où les municipalités peinent déjà à recruter et à retenir leur personnel, où chaque poste compte et où les besoins augmentent constamment, on leur impose en plus des exigences qui mobilisent des milliers de dollars en salaires, en remplacement et en formation. Ces règles servent-elles réellement à améliorer les services ou simplement à démontrer l’incapacité du palier supérieur à lâcher prise envers les municipalités?
Comme si cela ne suffisait pas, voilà maintenant que les municipalités doivent également s’assurer que leurs fournisseurs respectent les exigences liées à la Charte de la langue française. Depuis quand est-il devenu raisonnable de transformer les municipalités en inspecteurs linguistiques?
Concrètement, une municipalité qui achète des fournitures de bureau, des pièces mécaniques, des matériaux de construction ou même de la nourriture pour une activité devra vérifier que le fournisseur respecte ses obligations linguistiques. À défaut, le contrat pourrait être annulé.
Devrons nous dénoncer l’entreprise qui nous vend des Post-it? Devra-t-on bientôt exiger des attestations avant d’acheter un club sandwich? Et si un contrat est annulé après coup, que se passe-t-il exactement? Le fournisseur récupère les fournitures déjà utilisées? Le restaurateur reprend le sandwich mangé la veille? Bonne chance!
Le gouvernement est incapable de distinguer les grandes priorités des irritants administratifs qu’il impose à ceux qui font réellement fonctionner les services publics : les municipalités, les entrepreneurs et les citoyens.
De nos jours, les entrepreneurs passent davantage de temps à remplir des formulaires qu’à développer leur entreprise. Les municipalités consacrent davantage d’énergie à démontrer leur conformité qu’à offrir des services.
Et nous parlons constamment de pénurie de main-d’œuvre. Pourtant, combien de milliers d’heures sont aujourd’hui englouties dans des tâches administratives qui n’existaient pas il y a quelques années? Combien d’employés qualifiés consacrent désormais une partie importante de leur temps à produire des rapports, vérifier des formulaires et répondre à des exigences bureaucratiques plutôt qu’à accomplir le travail pour lequel ils ont été embauchés?
Ce qui manque, c’est la volonté politique de simplifier les règles qui nous empêchent d’avancer et avant de chercher la prochaine crise internationale à blâmer pour expliquer nos difficultés, il serait peut-être temps de se regarder dans le miroir.
Parce que, le principal frein à notre réussite n’est pas à Washington, à Ottawa ou ailleurs dans le monde. Il est ici même, dans la lourdeur administrative que nous avons nous-mêmes créée et que l’on continue malheureusement d’alourdir année après année, en pensant mieux comprendre la réalité du terrain que ceux qui la vivent réellement.
Cette chronique fait partie de notre section Opinions, qui favorise une pluralité d'idées. Elle reflète l'opinion de son auteur, pas celle du Journal de Lévis/Peuple Lotbinière